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11 janvier 2011 2 11 /01 /janvier /2011 00:21
Emilio Danero

À l'aube du 20e siècle est apparu un des plus grands mouvements artistiques dont l'article ci-après se propose de retracer, dans les grandes lignes, les constituants principaux.



1) Introduction

Après l’existence de poètes symbolistes comme Rimbaud et Mallarmé, il est devenu quasiment impossible de faire marche arrière. Les écrivains au début du 20e siècle perçoivent un profond besoin de renouvellement et d’approfondissement de la connaissance. L’art est devenu une recherche fondamentale.

De nombreux poètes souhaitent tout d’abord mieux connaître l’être intérieur, le fonctionnement de l’esprit humain, les zones obscures du psychisme avec tous les désirs, angoisses profondes et fantasmes de l’homme.

Les poètes veulent aussi mieux comprendre les rapports de l’homme avec l’univers qui l’entoure. Comment l’homme peut-il se situer dans un univers qui lui est à la fois offert et refusé à la compréhension totale ? Comment l’homme peut-il mieux saisir une forme de vérité dans le désordre universel ? Telles sont les questions auxquelles le poète aimerait trouver des réponses...

Enfin les poètes souhaitent mieux approfondir les recherches sur le langage qui est le matériau essentiel de leur art.


2) La naissance du surréalisme

a) Le dadaïsme

C’est à Munich, en 1916, que le mouvement Dada surgit sous l’impulsion de Tristan Tzara, un jeune roumain. Ce mouvement, qui souhaite détruire systématiquement toutes les valeurs, se fait remarquer par ses oeuvres décalées, tapageuses et spectaculaires. Le dadaïsme gagnera la France où il sera accueilli par André Breton et ses amis Paul Éluard, Louis Aragon, Benjamin Péret. De nombreux autres artistes (Max Ernst, Miro, André Masson, etc) vont se joindre à ces derniers pour accomplir un grand travail révolutionnaire dénonçant les grandes idéologies traditionnelles.

Aux dadaïstes succèderont donc les surréalistes qui chercheront, à la lumière de Rimbaud, Freud et Lautréamont, à créer une nouvelle approche de la poésie et de la peinture à partir d’une redéfinition de l’art.

Notons que le surréalisme n’est pas né de Dada. En effet le surréalisme était déjà né en France avant l’arrivée de Tzara à Paris en 1920. Mais l’on peut affirmer que les surréalistes se sont nourris de l’esprit de révolte des dadaïstes.


b) La Première Guerre mondiale

Les Surréalistes sont les enfants de la Première Guerre mondiale, un des plus grands massacres de l’histoire. Dans ce contexte, les intellectuels portent un jugement sévère sur cet événement tragique qui sera une des causes de l’esprit de révolte absolu des surréalistes.


c) La psychanalyse

Il faut savoir qu’au début du XXe siècle, les travaux de Freud (L’Introduction à la psychanalyse date de 1916) permettent de découvrir qu’une partie de la personnalité de l’homme échappe à la conscience. Cette partie cachée (l’inconscient) permet d’expliquer en partie le conscient.

Les rêves, les actes manqués, les lapsus, certaines erreurs, les instincts de la sexualité sont dans plusieurs cas des symptômes révélateurs de souvenirs, de désirs, d’impulsions emmagasinés en nous à notre insu. On peut dire que c’est le surréalisme qui a contribué à diffuser, en France, la théorie freudienne.


3) La définition du mouvement

Le mouvement fut fondé en 1924 par André Breton qui rédigea le Manifeste du Surréalisme, ouvrage dans lequel André Breton donna la définition du Surréalisme : « Automatisme psychique pur, par lequel on se propose d’exprimer, soit verbalement, soit par écrit, soit de toute autre manière, le fonctionnement réel de la pensée, en l’absence de tout contrôle exercé par la raison, en dehors de toute préoccupation esthétique ou morale. » Cinq ans plus tard, Breton donnera une nouvelle définition du surréalisme qui me semble très intéressante dans la mesure où elle cerne l’essentiel de la démarche surréaliste qui est de tenter de concilier l’inconciliable, d’abolir toutes les contradictions : « Tout porte à croire qu’il existe un certain point de l’esprit d’où la vie et la mort, le réel et l’imaginaire, le communicable et l’incommunicable, le haut et le bas cessent d’être perçus contradictoirement. Or, c’est en vain qu’on chercherait à l’activité surréaliste un autre mobile que l’espoir de détermination de ce point. »

Les poètes surréalistes se donnent pour tâche de partir à la recherche de ces parties cachés au fond de l’homme, de cette sur-réalité avant que celle-ci ne soit perçue et organisée par la raison. Trouver un langage pour exprimer l’inexprimé, tel est leur désir. À ce propos, les ratures ont un sens pour les surréalistes (elles risquent en effet de révéler une retouche mensongère d’une écriture spontanée).

Les surréalistes avaient des prédécesseurs comme Rimbaud avec Les Iluminations (1886), Lautréamont avec les Chants de Maldoror (1868), Gérard de Nerval avec Aurélia (1855) et Alfred Jarry avec sa pièce de théâtre Ubu Roi (1888).

En conclusion, le surréalisme est devenu le mouvement le plus important du 20e siècle. Il s’est étendu à tous les arts et a gagné toutes les cultures européennes. Il est essentiellement une révolte, une tentative de désordre pour renverser les courants traditionnel de l’art, de la morale et de la société. Mais c’est aussi une tentative de reconstruction afin de donner à la pensée des statuts nouveaux.

« Le mouvement surréaliste, bien entendu, n’a pas changé la vie. Mais il a libéré l’écriture, ouvert la voie à la poésie de l’insolite, donné au rêve humain sa place centrale dans l’oeuvre d’art, et permis à la littérature de se faire explosion de langage. » (Bruno Hongre)


4) Le langage et la thématique surréalistes

a) Le langage

Les surréalistes mettront au point une nouvelle technique qui est l’écriture automatique. Celle-ci consiste à écrire tellement rapidement que la raison et les idées préconçues n’ont pas le temps d’exercer leur contrôle. En d’autres termes il s’agit d’écrire un texte sous la dictée de l’inconscient. Le premier texte issu de cette méthode, Les Champs magnétiques de 1919, a été rédigé tour à tour par André Breton et Philippe Soupault. On voit donc que l’artiste devient ainsi le véhicule d’images qui proviennent du plus profond de son psychisme.

Les surréalistes veulent écrire sans sujet préconçu, sans contrôle logique en supprimant les barrières de l’esthétique conventionnelle et de la morale. Ils aiment donner un sens à n’importe quelle rencontre entre les thèmes ou les mots. Ceci est à mettre en rapport avec ce fameux « hasard objectif » des surréalistes. Le hasard, lorsqu’il survient, ne paraît pas fortuit : il semble signifier quelque chose. Ce hasard signifie quelque chose. Breton pressentait, par exemple, que ses déplacements et ses arrêts, ses visions et ses rencontres communiquaient avec les zones obscures de son inconscient.

Le Cadavre exquis est le plus célèbre des jeux surréalistes. Pratiqué à partir de 1925, ce jeu consiste à composer des poèmes ou des dessins à plusieurs, chacun inscrivant un mot ou un motif sur un papier plié, à l’insu des autres participants. Les œuvres ainsi obtenues présentent des rapprochements inattendus, comme la phrase « le cadavre exquis boira le vin nouveau », à laquelle le jeu doit son nom.

L’image surréaliste est un rapprochement de deux réalités sans rapport logique. En cela les poètes surréalistes s’inspirent de certains écrivains symbolistes du 19e comme Rimbaud et Lautréamont, mais en allant encore plus loin sur le plan de cette recherche. Pensons notamment à deux titres de recueils de Breton : Poisson soluble et Le Revolver à cheveux blancs !

Avant les surréalistes, une grande partie de l’art se fondait sur la logique des associations et le souci d’une certaine continuité. Avec les surréalistes nous plongeons dans l’insolite et souvent le fragmentaire.


b) La thématique

• D’une façon générale

Il faut savoir que les surréalistes ont toujours été tiraillés entre les recherches sur le langage (et l’esprit) d’une part et la révolution d’autre part. Ils rêvaient d’une transfomation radicale de la société comme le souhaitait Marx (d’où le fait que plusieurs écrivains surréalistes furent communistes). Mais cette attirance pour le communisme fut parfois sujette à caution par certains écrivains surréalistes eux-mêmes. En effet Marx axait l’esprit de révolution sur la société sans classes et la notion d’un travail dont les fruits seraient justement distribués aux ouvriers. Le rêve des surréalistes, quant à eux, était assez différent : ils souhaitaient mettre l’accent sur la force de l’amour et surtout la liberté intellectuelle. Or, on le sait, les communistes n’avaient pas réellement développé cette liberté intellectuelle dans la mesure où, dans le régime communiste, marqué par une grande étroitesse d’esprit, ceux qui ne pensaient pas comme les responsables politiques étaient enfermés voire exécutés ! Ces différences de conception sur le sens du mot « révolution » ont, en conséquence, créé des tensions entre les surréalistes qui étaient communistes et ceux qui ne l’étaient point. Ainsi, par exemple, Antonin Artaud et Philippe Soupault, qui refusaient l’obédience du surréalisme à un parti politique, furent exclus du mouvement surréaliste. Quant à André Breton, il se libérera du communisme plus tard. Louis Aragon, par contre, restera fidèle au parti jusqu’à la fin de ses jours. Tout ceci, malgré les dissensions évoquées, mesure la volonté d’un engagement des surréalistes (nombreux seront ceux qui participèrent d’ailleurs à la Résistance sous l’Occupation) : ils souhaitaient agir pour libérer l’homme de toutes ses chaînes.

Les surréalistes seront toujours en quête d’une vérité fondamentale en dehors de la raison, de la morale, de la logique. Le poète surréaliste est traversé par le rêve et le fantasme : il explore le monde de l’imagination qui est un univers sans limite, sans interdit, sans frontière. Un univers où s’expriment en toute franchise les désirs de l’homme (le poète aime dévoiler tout ce qui en l’homme paraît caché).


• D’une façon particulière

La poésie surréaliste explore l’irrationnel en assurant à l’esprit une totale liberté avec un humour (souvent noir) et une folie parfois fortement développés.

La thématique surréaliste s’opposera à des valeurs jugées conventionnelles comme Dieu, la notion de patrie, la famille, etc. Les surréalistes attendent la vraie vie, une vie qui serait traversée par une immense espérance qui est l’espérance d’aimer (voir l’ouvrage de Breton intitulé L’amour fou).

Le surréaliste veut créer un monde nouveau, transfiguré par la puissance de l’amour, par la divinisation de la femme et la célébration d’une sexualité libre.

Ils recherchent la beauté bouleversante et non la beauté esthétisante, d’où leur grande passion pour la femme. La femme aimée est bouleversante. Elle peut être, comme on l’a dit plus haut, considérée comme le substitut de Dieu. Les thèmes de l’amour fou et de l’exaltation de la femme relèvent d’ailleurs d’une attitude provocatrice à l’égard de la cilisation des tabous et notamment de la civilisation judéo-chrétienne où la femme fut souvent réduite à son rôle de vierge, d’épouse, de mère, soumise à Dieu, au mari, à la famille, bonne reproductrice... une civilisation qui ne considérait pas toujours la femme en tant que femme avec ses particularités propres.

Les surréalistes seront fascinés par le cinéma qui privilégie souvent la femme (Luis Bunuel fut un grand cinéaste surréaliste), la folie qui est marginale, les civilisations primitives... par tout ce qui est plus ouvert sur les territoires de l’inconscient.


5) Deux textes

a) Union libre, superbe poème d’André Breton (extrait de Clair de terre, 1931)

Ma femme à la chevelure de feu de bois
Aux pensées d'éclairs de chaleur
À la taille de sablier
Ma femme à la taille de loutre entre les dents du tigre
Ma femme à la bouche de cocarde et de bouquet d'étoiles de dernière grandeur
Aux dents d'empreintes de souris blanche sur la terre blanche
À la langue d'ambre et de verre frottés
Ma femme à la langue d'hostie poignardée
À la langue de poupée qui ouvre et ferme les yeux
À la langue de pierre incroyable
Ma femme aux cils de bâtons d'écriture d'enfant
Aux sourcils de bord de nid d'hirondelle
Ma femme aux tempes d'ardoise de toit de serre
Et de buée aux vitres
Ma femme aux épaules de champagne
Et de fontaine à têtes de dauphins sous la glace
Ma femme aux poignets d'allumettes
Ma femme aux doigts de hasard et d'as de coeur
Aux doigts de foin coupé
Ma femme aux aisselles de martre et de fênes
De nuit de la Saint-Jean
De troène et de nid de scalares
Aux bras d'écume de mer et d'écluse
Et de mélange du blé et du moulin
Ma femme aux jambes de fusée
Aux mouvements d'horlogerie et de désespoir
Ma femme aux mollets de moelle de sureau
Ma femme aux pieds d'initiales
Aux pieds de trousseaux de clés aux pieds de calfats qui boivent
Ma femme au cou d'orge imperlé
Ma femme à la gorge de Val d'or
De rendez-vous dans le lit même du torrent
Aux seins de nuit
Ma femme aux seins de taupinière marine
Ma femme aux seins de creuset du rubis
Aux seins de spectre de la rose sous la rosée
Ma femme au ventre de dépliement d'éventail des jours
Au ventre de griffe géante
Ma femme au dos d'oiseau qui fuit vertical
Au dos de vif-argent
Au dos de lumière
A la nuque de pierre roulée et de craie mouillée
Et de chute d'un verre dans lequel on vient de boire
Ma femme aux hanches de nacelle
Aux hanches de lustre et de pennes de flèche
Et de tiges de plumes de paon blanc
De balance insensible
Ma femme aux fesses de grès et d'amiante
Ma femme aux fesses de dos de cygne
Ma femme aux fesses de printemps
Au sexe de glaïeul
Ma femme au sexe de placer et d'ornithorynque
Ma femme au sexe d'algue et de bonbons anciens
Ma femme au sexe de miroir
Ma femme aux yeux pleins de larmes
Aux yeux de panoplie violette et d'aiguille aimantée
Ma femme aux yeux de savane
Ma femme aux yeux d'eau pour boire en prison
Ma femme aux yeux de bois toujours sous la hache
Aux yeux de niveau d'eau de niveau d'air de terre et de feu



b) Un très beau poème (extrait de Poésie ininterrompue, 1946) de Paul Éluard. Poème exprimant l’importance accordée par les surréalistes à l’amour qui est sans doute la plus belle réponse que l’homme puisse opposer aux barbaries du monde.

De l'océan à la source
De la montagne à la plaine
Court le fantôme de la vie
L'ombre sordide de la mort
Mais entre nous
Une aube naît de chair ardente
Et bien précise
Qui remet la terre en état
Nous avançons d'un pas tranquille
Et la nature nous salue
Le jour incarne nos couleurs
Le feu nos yeux et la mer notre union
Et tous les vivants nous ressemblent
Tous les vivants que nous aimons

Les autres sont imaginaires
Faux et cernés de leur néant
Mais il nous faut lutter contre eux
Ils vivent à coups de poignard
Ils parlent comme un meuble craque
Leurs lèvres tremblent de plaisir
À l'écho de cloches de plomb
À la mutité d'un or noir

Un seul cœur pas de cœur
Un seul cœur tous les cœurs
Et les corps chaque étoile
Dans un ciel plein d'étoiles
Dans la carrière en mouvement
De la lumière et des regards
Notre poids brillant sur terre
Patine de la volupté

À chanter des plages humaines
Pour toi la vivante que j'aime
Et pour tous ceux que nous aimons
Qui n'ont envie que de s'aimer
Je finirai bien par barrer la route
Au flot des rêves imposés
Je finirai bien par me retrouver
Nous prendrons possession du monde






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Published by Jean-Pierre Leclercq - dans CONCEPTS LITTÉRAIRES
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